« La Corografia, ouverture de la Storia delle Alpi marittime », Introduction à la Chorographie des Alpes maritimes. Une description de Nice et des Alpes du sud au XVIIe siècle, par Pierre Gioffredo, texte traduit de l’italien, annoté et commenté par Hervé Barelli, Nice, Editions Nice-Musées, 2007, pp. 9-27.
L’historien Pierre Gioffredo a composé à la fin du XVIIe siècle une monumentale Storia dellle Alpi marittime complétée par une Corografia introductive qui fixe le cadre géographique de l’étude. J’ai abordé l’étude de ce texte à l’occasion d’un colloque organisé par le Centre d’histoire du droit en avril 1999, Du Comté de Nice aux Alpes-Maritimes. Les représentations d’un espace politique et culturel dans l’histoire. J’ai complété l’étude pour la Revue d’Histoire des Alpes (Voir le thème « Frontière » à l’entrée L’histoire transfrontalière est-elle possible ?).
La publication ci-dessus apporte de nouveaux éléments en comparant la version connue à une version manuscrite plus élaborée conservée à la Bibliothèque du Chevalier de Cessole à Nice. Ce texte, signalé par Paul-Louis Malausséna, alors conservateur de cette bibliothèque, présente un intérêt majeur. Il permet en particulier d’écarter toute remise en cause de la paternité du texte. On ne peut plus considérer que la Corografia de Gioffredo a été recomposée au début du XIXe siècle pour des besoins politiques.
Cette étude trouve sa place ici, dans ce thème « Nice Cité-Province-Région », parce qu’elle fait fonction d’introduction à la Corografia, elle même introduction géographique de la Storia. Or cette Storia delle Alpi Marittime est une histoire régionale, plus exactement même une histoire eurorégionale. Et comme l’érudit travail de Gioffredo gravite autour de Nice de façon à présenter, par delà les découpages frontaliers, un ensemble cohérent on peut trouver dans cette étude des éléments de réflexion pour une histoire régionale de Nice.
Il faut enfin souligner l’intérêt de la traduction de la Corografia et de la Storia par Hervé Barelli. C’est un travail considérable qui ouvre au chercheur des pistes nouvelles et qui permet d’entrer dans la réflexion de ce grand historien qu’est Gioffredo.
Extrait pp. 26-27
« Leçons du passé pour éclairer l’avenir
« La Storia accompagnée de la Corografia parut donc en 1839. L’œuvre commençait une nouvelle vie. On remarquera combien cette édition était tardive. Elle intervenait à une époque où les frontières s’étaient durcies. Les approches subtiles et nuancées de Gioffredo qui avait défini un espace totalement transfrontalier ne pouvaient plus être comprises par le public. Comment un contemporain de Charles-Albert pouvait-il entrer pleinement dans une œuvre écrite à l’époque de Victor Amédée II ? La remarque vaut d’ailleurs plus encore pour la Corografia que pour la Storia. Cet espace Alpes maritimes relevait, au moment où triomphe la notion de frontières naturelles, de la plus pure spéculation. Les analyses géographiques étaient actuelles à la fin du XVIIe siècle. En 1839 elles ne présentaient plus qu’un intérêt historique.
« Tout eut été différent si l’édition avait été réalisée dès le XVIIIe siècle. La connaissance de l’histoire de Nice et de son espace régional en eut été bouleversée. L’œuvre servirait encore aujourd’hui de matrice régionale à l’image du rôle fondateur joué par les grandes histoires régionales comme celle de Bouche pour la Provence ou de Dom Devic et Dom Vaissette pour le Languedoc, de Guichenon pour la Savoie ou de Nicolas Chorier pour le Dauphiné.
« A l’inverse l’histoire de Nice telle que l’écrivent les historiens du XIXe siècle a une dimension strictement locale, provinciale, limitée au Comté de Nice. Aucun auteur ne perçut cette dimension régionale. Le texte lui-même poussait à cette orientation. Le très volumineux index (148 pages) que les éditeurs composent, tant pour la Corografia que la Storia, faisait la part belle à Nice. Ils précisaient d’ailleurs sans détour dans la préface que « la Storia tende a convergere nella sola città di Nizza Marittima, alla quale come a capitale e a centro si referiscono poscia tutte gli avenimenti che seguitarono»[1]. On comprend que l’édition n’ait pas fondamentalement modifié la situation.
« L’œuvre de Gioffredo ne fut guère utilisée que comme une simple histoire locale sans qu’on cherche à restaurer sa dimension régionale. Il y a donc deux façons de lire Gioffredo, celle de l’histoire locale, urbaine ou provinciale, et celle de l’histoire régionale. Henri Sappia[2], infatigable restaurateur de l’histoire de Nice au début du XXe siècle a souligné cette ambiguïté et remis la Storia à sa place, celle d’une histoire régionale. Gioffredo écrit en effet une autre histoire. Lucide et critique, Sappia considère même que Durante et ses successeurs se sont complètement trompés : ils « ont pensé suivre ses traces sans s’apercevoir que le but de notre grand historien était absolument différent de celui qu’ils se proposaient d’atteindre » [3].
« L’autorité d’un pareil jugement aurait dû provoquer une réaction et orienter les historiens niçois vers une histoire régionale de Nice. La lecture de la seule Corografia eût suffit. Il est vrai qu’elle était écrite en langue italienne ! L’ouvrage n’a ainsi pas eu l’influence qu’il aurait dû avoir. Pour les auteurs et pour le public, l’Abbé est devenu le père d’une histoire de Nice, non pas d’une histoire de la cité capitale des Alpes maritimes mais capitale de son seul Comté. On ne compte plus les auteurs contemporains qui présentent Gioffredo sous cette approche réductionniste. Il est rarissime qu’on le présente d’une autre façon. Pouvait-il en être autrement ? Sappia lui-même, pourtant clairvoyant, n’aurait pu dans le contexte politique difficile des relations franco-italiennes du début du XXe siècle aborder des questions concernant des territoires italiens. La démarche aurait pu paraître trop italophile et fort peu patriotique.
« Ces questions sont aujourd’hui d’un autre temps. On peut relire Gioffredo autrement. C’est à cela que nous invite la traduction réalisée par Hervé Barelli. »
[1] Constanzo Gazzera à la page VI de la préface de l’édition en 7 volumes.
[2] Olivier Vernier, « Henri Sappia, l’ inventeur de Nice Historique » ,Nice Historique, 1998, pp. 11-23.
[3] Nice historique, 1900, p.7.