Le château de La Roquette en 1700
 
 
                                                                                                                                                                                      
                      Le château de La Roquette en 1700                            
                                                                                                                                                                                    
                  Détail du tableau « Saint François d’Assise recevant les stigmates »,     
                             église Saint-Roch à Saint-Martin-du-Var                                        
                                                                                                                                                                                     
 
Michel Bottin
Mai 2012
 
Pour citer : Michel Bottin, « Le château de La Roquette en 1700. Détail du tableau Saint François d’Assise recevant les stigmates, église Saint-Roch à Saint-Martin-du-Var », www.michel-botttin.com , rubrique Histoire de La Roquette-Saint-Martin, mai 2012.
 
 
         Les services du patrimoine culturel du Conseil général des Alpes-Maritimes ont procédé récemment à la restauration d’un des grands tableaux de l’église de Saint-Martin-du-Var. Celui-ci représente saint François d’Assise recevant les stigmates, entouré de sainte Catherine d’Alexandrie et de Saint-Martin. Les experts s’accordent pour dater l’œuvre du début du XVIIIe siècle. On n’en connaît pas l’auteur. Le tableau se trouvait depuis une cinquantaine d’années dans la sacristie de l’église. Il a été replacé dans la chapelle latérale où il se trouvait antérieurement.
         L’œuvre a retrouvé ses couleurs originelles et sa luminosité, laissant apparaitre plusieurs détails. Parmi ceux-ci figure la représentation d’un château perché dominant une vallée. On pense immédiatement au château de La Roquette qui domine le village de Saint-Martin, d’autant plus que les deux villages ont fait partie de la même seigneurie jusqu’à la Révolution. Mais la vue est tellement différente de ce qu’on connaît aujourd’hui que le doute est légitime. On peut toutefois présenter une série de présomptions et d’éléments de preuve qui ne laissent guère de doutes sur l’identification.
 
         La vue est prise à partir de la colline des Roccas -les Roques- selon un axe sud-nord et à une altitude légèrement inférieure au château. L’escarpement est très accentué, beaucoup plus qu’il ne l’est en réalité. On  pourra y voir une approche fantaisiste propre à disqualifier toute démarche d’identification. L’observateur remarquera pourtant en contrebas un bouquet d’arbres au-dessus d’une falaise. Il y reconnaîtra la colline de Saint-Esprit et sa falaise, aujourd’hui en grande partie masquée par la végétation. Au pied de cette falaise le peintre a représenté une petite colline dominant un espace plat et ouvert. On pourra y reconnaitre l’Adrech, ou plutôt les Merettes, et au loin le confluent du Var et l’Estéron, large espace de graviers et de végétation. Le peintre a remplacé les montagnes qui se détachent sur l’horizon par des collines. On n’aperçoit pas le village de Saint-Martin, quelques dizaines de maisons à l’époque. Soit parce que le peintre n’a pas voulu introduire d’autres éléments de paysage, soit parce que, de l’endroit où la vue est prise, on ne voit pas le village.
 
         Une seconde analyse porte sur le château et le village de la Roquette. L’observateur a ici quelques raisons de penser que le peintre a exagéré les éléments de la fortification et, pour ces besoins, fortement modifié l’apparence du village. Il faut discuter ces deux questions.
         En ce qui concerne le château et l’église d’abord, c’est-à-dire les segments B à F de l’illustration jointe. La vue est prise en fin d’après-midi au printemps ou à l’automne. Ou en hiver lorsque le soleil se couche au-dessus du village du Broc et se trouve dans l’axe sud-ouest/nord-est du village. Le jeu d’ombres et de lumières met en valeurs plusieurs caractéristiques qu’on peut comparer avec la photographie prise en mars 2012. Il est possible de faire les remarques suivantes, de la gauche vers la droite. 
         Le côté sud-est du château (segment B), donnant sur l’actuelle Place du Château, est dans l’ombre sur une longueur d’environ cinquante mètres. Il présente un caractère massif, invisible aujourd’hui d’une part parce qu’il est masqué par des maisons et d’autre part parce que la partie du rempart donnant sur la cour intérieure du château est détruite à mi-hauteur. La hauteur de ce rempart est d’une quinzaine de mètres, soubassements de rochers, moellons et façade.
         La façade sud du château (segment C) est en pleine lumière. La partie dans la pénombre (segment D), sur une vingtaine de mètres, correspond au côté droit de l’église. On remarquera que l’ombre est beaucoup moins prononcée que celle du rempart. Tout simplement parce que l’église n’est pas parallèle au château. Le peintre l’a bien remarqué. Le pan le plus éclairé de la vue (segment E) représente la façade de l’église donnant sur la place. Il est difficile d’en apprécier la largeur. La question est importante en raison des transformations apportées au début des années 1680 avec l’agrandissement de l’église et la construction de bas-côtés. Une pierre gravée, placée dans le côté droit de la façade permet de dater l’opération d’agrandissement : 1682 D. II AVG, 2 août 1682. Cette opération a en outre réduit de moitié la largeur de la façade sud du château. Celle-ci, sans le bas-côté, devrait être dégagée sur quinze mètres, ce qui n’est manifestement pas le cas. Il est clair, quoiqu’il en soit, que la vue est antérieure à la construction du clocher, c’est-à-dire à 1720. Le budget communal de 1719 prévoit 300 livres « per il campanile che si fabrica nel presente luogo »[1].
         Le dernier segment (F), à peine dans l’ombre, correspond à une ou deux maisons détruites en 1890 pour agrandir la place. La photographie prise en mars 2012 confirme le souci d’exactitude du peintre bien qu’une une construction récente masque une partie de la façade de l’église. Le cadastre de 1864 par contre confirme les proportions et les orientations.
 
         En ce qui concerne le village. Le souci d’exactitude qui apparaît à propos des éléments mis en valeur ci-dessus donne en effet un certain crédit à l’ensemble de la vue même si, comme on l’a vu à propos de l’escarpement exagéré du site, on peut toujours soupçonner le peintre de vouloir valoriser le château, fut-ce en écartant certains aspects gênants. La question est particulièrement pertinente pour la représentation du village. L’absence de maisons au-dessous du grand rempart (B) et vers le Portalet (segment G) laisse planer quelques doutes sur l’exactitude de la représentation. D’autant plus que les deux grands « murs » du premier plan semblent bien avoir été placés là pour accentuer le caractère militaire de l’ensemble. On croit même deviner une échauguette à l’angle de l’un d’eux ! La vérification doit ici être menée à l’aide des -maigres- données cadastrales et cartographiques.
         Il semble bien que le village, très approximativement, une quarantaine de maisons pour moins de 200 habitants, se trouve en majeure partie sur le côté droit de la vue (segment A). La représentation du village de La Roquette que font les ingénieurs topographes du roi de Sardaigne Cantu et Durieu dans leur carte de la basse vallée du Var en 1759[2] éclaire la question. Certes, objectera-t-on, cette représentation est sommaire et peut-être peu fidèle. Mais Cantu et Durieu présentent de solides garanties de précision. Ils ne sont jamais approximatifs. Ils ont par exemple dans le cas de ce plan de La Roquette parfaitement vu le décroché qui existe sur le côté nord entre l’église et le château.
         Une soixantaine d’années séparent la vue et le plan Cantu-Durieu. Il faudrait disposer d’un plan contemporain de la vue du peintre pour vérifier plus précisément. La matrice cadastrale de 1702 -qui n’est hélas qu’une matrice- apporte quelques éléments. On y dénombre environ 45 maisons « in villa » et huit « al Portal »[3]. La situation est semblable dans la matrice de 1694. Ce qui correspond à un habitat presque entièrement situé en segment A. La représentation des murs situés en avant-plan est donc probablement exacte. La matrice cadastrale de 1702 confirme l’existence de tels murs. Plusieurs localisations de maisons font état de « bari della villa »[4].
         La partie qui se trouve au-dessous du rempart (B), soit une vingtaine de maisons, n’est donc pas encore construite au début du XVIIe siècle, mais elle l’est soixante ans plus tard milieu du XVIIIe. La population est à cette époque de 250 habitants[5]. On avancera deux éléments de réflexion. Le premier concerne la fonction de défense. Le seigneur pouvait encore à la fin du XVIIe siècle avoir conscience de participer à une fonction militaire en protégeant les qualités défensives du château. C’est sans doute le cas des Laugieri. C’est certainement moins le cas des Bonfiglio au XVIIIe. Ceux-ci, complétement ruinés[6], n’ont pas les moyens entretenir le château. Sa fonction défensive est devenue d’ailleurs tellement réduite qu’il n’y a plus aucune raison de faire respecter les servitudes militaires. On comprend que les Bonfiglio aient laissé les habitants construire sur les bastions. On peut même penser qu’ils ont tiré profit de ces autorisations.
         Très vite ces constructions se sont étendues à la troisième partie du village (G). Au moins cinquante maisons, sont construites « contrada Portalet », vers l’actuel belvédère qui domine la vallée du Var, entre le milieu du XVIIIe et le début du XIXe siècle. Il suffit de comparer le plan Cantu et Durieu à celui qu’on trouve dans la carte d’état-major de la frontière « gallo-niçarde » levée en 1823[7]. Cette situation correspond au maximum de population atteint en 1822, soit 375 habitants[8], soit donc le double de celle de la fin du XVIIe siècle.
 
Avec ou sans point d’interrogation ?
 
         Le titre de cette étude aurait peut-être mérité un point d’interrogation : « Le château de La Roquette en 1700 ? ». La preuve irréfutable de l’identité du château n’est en effet pas apportée. Il faudrait trouver l’acte de commande de l’œuvre précisant le souhait du commanditaire de représenter le château de La Roquette. Ou encore découvrir une représentation du château confirmant son identité. Peut-être cela sera-t-il possible un jour. En attendant il reste le faisceau des présomptions : une demi-douzaine de points significatifs de ressemblance avec le paysage actuel, quatre avec le château et l’église et quatre recoupements avec des documents d’archives. Il y a là de quoi faire douter les plus sceptiques.
         Il est en effet indispensable d’avancer dans le jeu des hypothèses et des présomptions car la véritable difficulté est ailleurs. Le tableau est plus ancien que l’église Saint-Roch à Saint-Martin-du-Var ! ! Celle-ci a en effet été construite à la fin des années 1760 en remplacement d’une église « Saint-Martin » emportée par une crue du Var[9]. Il provient donc d’un autre lieu de culte.
         On avancera l’hypothèse suivante. Le château n’est pas un simple détail du tableau. Il en est le point focal. Sainte Catherine et saint François ont le regard tourné vers lui. Un ange, au-dessus du paysage, semble le protéger. Saint Martin, lui, a le regard tourné vers une personne observant la scène. Sa main droite montre le château, comme pour l’inviter à participer à la prière de saint François et de sainte Catherine. L’intention de prière est claire : elle concerne les Ames du Purgatoire représentées en bas du tableau, au-dessous du paysage. On comprendra mieux tout cela lorsqu’on aura identifié le commanditaire. Avançons l’hypothèse suivante. Celui-ci pourrait-être tout simplement le seigneur de La Roquette lui-même, Pierre Antoine Laugieri seigneur de 1635 à 1699, et l’œuvre pourrait avoir été offerte à l’église de Saint-Martin. A suivre donc.
 
 
 

[1] Archives communales de La Roquette-Saint-Martin, E dépôt 65, CC3.
[2] Commentaires joints au Plan du Var de Bonson à la mer dressé sur les instructions du Président Mellarède (1759) par Antoine Cantu et Joseph Durieu, ingénieurs topographes du roi de Sardaigne, Archives départementales des Alpes-Maritimes, Città e Contado, Fiume Varo, mazzo 5, dossier 6.
[3] Archives communales de La Roquette Saint-Martin, E dépôt 65, CC2.
[4] Archives communales de La Roquette Saint-Martin, E dépôt 65, CC2, f°12.
[5] Pierre-Robert Garino, La Roquette-Saint-Martin, Serre Editeur, Nice, 1994, p. 198.
[6] Michel Bottin, « Le fief de la Roquette-sur-Var (Comté de Nice) d’après le consegnamento féodal de 1734 », in Hommage à Maurice Bordes, Les Belles Lettres, Paris, 1984, pp. 113-128. Michel Bottin, « Saint-Martin-du-Var, mille ans d’histoire », in 1867-1987. La Commune de Saint-Martin-du-Var a CXX ans, M. Bottin, F. Zucca et E. Girard, Serre Editeur, Nice, 1987, pp. 19-78.
[7] Archivio di Stato di Torino. « Cartes Sezione Corte. Stato Maggiore. Confini con la Francia, mazzo 74. Frontière gallo-niçarde. Planchetta de Saint-Martin-du-Var ». Levé en février 1823.
[8] Garino, La Roquette-Saint-Martin, op.cit., p. 198.
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