L'├ęglise disparue

 

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A la recherche de l’église disparue

     

   Histoire, culte et traditions de saint Martin à Saint-Martin-du-Var

 

 

                                                                                                                       

 

Michel Bottin

 

Conférence dans le cadre du Cercle Bréa de Nice

Commémoration du XVIIe centenaire de la naissance de saint Martin de Tours

316 -2016

 

Nice

2 mars 2016

 

 

  

        On compte aujourd’hui en France 238 communes qui portent le nom de Saint-Martin. C’est le toponyme communal le plus répandu avant ceux de Saint-Jean (180), Saint-Pierre (163) et Saint-Germain (120). Les autres toponymes religieux viennent très loin derrière[1]. De toute évidence l’influence de saint Martin, l’évangélisateur des Gaules, a profondément marqué le territoire. La commémoration du dix-septième centenaire de la naissance de Martin, le légionnaire romain devenu un saint évêque, offre l’occasion d’éclairer un aspect particulier de ce marqueur territorial à travers l’histoire d’une commune, Saint-Martin-du-Var[2].

        Par quels points l’histoire de cette commune de Saint-Martin-du-Var se rattache-t-elle à son nom ? Par des événements précis ? Par des tradition ? Sans doute tout cela doit-il être exploré mais c’est évidemment à un lieu de culte que l’on doit d’abord penser. Le toponyme de Saint-Martin est forcément associé à l’existence d’un lieu de culte dédié à saint Martin. Comment pourrait-il en être autrement ? Et pourtant, dans le cas qui nous retient ici, on ne trouve pas sur le territoire communal de telles traces d’une dévotion à saint Martin.  L’église de Saint-Martin-du-Var n’est pas placée sous son patronage mais sous celui de saint Roch ! Et il n’existe pas ailleurs, sur le territoire communal, de lieu de culte rappelant un tel patronage. Les anciens ont résolu la difficulté en expliquant que saint Roch était le saint patron de l’église et saint Martin celui du village. Cette présentation commode permettait d’associer les deux saints dans une sorte de co-patronage.. et de ne plus se poser de questions.

        Il faut donc remonter l’histoire pour retrouver le lien qui unit Saint-Martin, le village, à saint Martin, le saint patron. Il s’agit, concrètement, de partir à la recherche d’un lieu de culte placé sous le patronage de l’évangélisateur des Gaules. Peut-être s’agit-il de l’église actuelle, rebaptisée Saint-Roch il y a quelques siècles ; peut-être est-ce une chapelle, elle aussi rebaptisée ; peut-être est-ce une ruine discrète.

        Le chercheur dispose toutefois d’une certitude. L’existence d’un lieu de culte dédié à saint Martin de Tours est certaine. Le chartrier de l’abbaye de Saint-Pons de Nice en apporte la preuve. Toute la difficulté est de le localiser. C’est l’objet de la première partie de cette étude. Une fois cette question éclairée, on pourra alors, dans une sorte de deuxième partie, ou plutôt d’appendice, exposer quelques aspects, anciens et actuels, de la dévotion locale à saint Martin.

 

Localisation

 

        Il n’est pas rare qu’on perde la  mémoire d’un lieu de culte. Combien de chapelles oubliées sont dans ce cas. C’est certainement plus exceptionnel lorsqu’il s’agit d’un lieu de culte, sinon fondateur, du moins identificateur d’une communauté comme c’est le cas ici. La situation est en effet étonnante : la mémoire collective locale n’a pas fait le lien entre une église médiévale, attestée par les archives, et une quelconque localisation. Aucune tradition ne permet de situer une chapelle ou église dédiée à saint Martin. Aucun vestige ne permet la moindre identification. On le voit, la situation est exceptionnelle et problématique. Sans tradition orale, sans traces archéologiques, comment procéder ? Heureusement, il reste les archives. Voici l’histoire qu’elles nous racontent.

 

Le prieuré de l’Abbaye de Saint-Pons

        Le chartrier de l’Abbaye de Saint-Pons  hors les murs de Nice[3] mentionne dans un de ses actes les plus anciens l’existenced’une église à Saint-Martin-du-Var. L’acte, daté de 1028, porte sur la donation à l’Abbaye de Saint-Pons de l’église de Saint-Martin située au bord du Var, au-dessous du « castrum » de La Roquette, par une puissante famille seigneuriale de la région. L’acte nomme ici,Gisbernus et son épouse Adalaixe, ses frères, Jean, Bermond et Pierre, ainsi que l’épouse de ce dernier et leurs fils.

        En voici la traduction : « Nous donnons audit monastère l’église de Saint-Martin, qui est située au-dessous du château qu’on nomme La Roquette, près du fleuve Var, avec toutes ses dépendances en terres, champs, forêts, vignes, près, pâturages, arbres fruitiers et autres arbres, moulins avec leurs adductions d’eau, et tout ce qui peut paraître légitimement appartenir à cette église de façon à ce que nous n’ayons pas à définir ni à déterminer ce qui ne l’a pas été jusque-là »[4]. La donation porte donc sur l’église mais aussi sur le domaine foncier, la « villa », qui l’entoure.

 

Donation ou restitution ?

        Cette donation, ainsi que l’analysent les historiens à la lumière d’actes de même nature, est en fait une restitution. Les biens de cette abbaye, puissamment et richement dotée par Charlemagne, ont tout simplement étéusurpés -comme c’est le cas pour d’autres abbayes- par lespouvoirs laïcs au Xe siècle dans le contexte des troubles qui accompagnent les incursions des Sarrasins d’Espagne au VIIIe siècle, puis à nouveau à partir des années 840. Ces biens ont été récupérés à la fin de ce siècle par les fidèles du comte de Provence, Guillaume I dit le Libérateur, victorieux de ces envahisseurs sarrasins à la bataille de Tourtour en 973 et restaurateur de l’ordre public[5].

        Cette situation nouvelle permet de refonder l’abbaye de Saint-Pons dans ses fonctions et dans ses moyens. Cela passe par une restitution des biens sous forme de donations. Celle de l’église de Saint-Martin est une des premières. D’autres suivront. Il apparaît clairement à ces puissants que leurs possessions sont souvent des biens usurpés et qu’il convient de les restituer, surtout lorsqu’ils ont une nature ecclésiastique. Il y va, ainsi que les donateurs le disent dans l’acte, du salut de leur âme.

        Les commentateurs modernes de ce type de donation ont expliqué l’attitude des donateurs par les craintes de fin du monde suscitées par l’an Mille. Mais on est ici près de trente ans après et rien dans le texte ne permet de soutenir cette explication. Et les donations/restitutions se multiplient après l’an Mille. Voyons plutôt dans cette attitude une conséquence d’un regain de la foi chrétienne et d’un essor des ordres monastiques bien décidés à écarter l’intervention des laïcs dans les affaires de l’Eglise. Nous sommes, il faut le noter, au début de cette révolution ecclésiale qu’on appelle la « réforme grégorienne ».

 

Les éléments de la donation

        Cette donation porte sur une église placée sous la protection de saint Martin. Cette église est-elle une création de l’Abbaye de Saint-Pons, donc postérieure à 775 et à sa fondation par Charlemagne, ou est-elle antérieure ? On ne dispose d’aucun élément de réponse mais on peut considérer que la dotation faite par Charlemagne à l’abbaye comprenait des biens existants et bien définis, tant immobiliers que mobiliers, issus des démembrements du fiscus romain. Il s’agit d’un patrimoine public en quelque sorte mis à la disposition de l’abbaye pour exercer ses fonctions temporelles et spirituelles. Ce patrimoine est très probablement antérieur, ainsi que l’établissement d’un village ; mais la construction d’une église pour évangéliser ses habitants est évidemment postérieure. Dans cette hypothèse la fondation de cette église Saint-Martin pourrait remonter au IXe siècle, avant la mainmise des alliés de la famille seigneuriale de Nice sur ces biens et avant l’insécurité sarrasine, c’est à dire au premier siècle de l’histoire de l’Abbaye de Saint-Pons, entre les années 770 et 870.

        Cette église est située au bord du Var, « juxta fluvium Varis ». On remarquera que le rédacteur de l’acte n’emploie pas l’adverbe proxime mais l’adverbe juxta, qui signifie côte à côte, tout près. C’est donc au bord du Var, ou plus précisément de son lit, qu’il faudra chercher cette église.

        La donation porte également sur les dépendances de l’église. L’acte ne précise ni la localisation ni l’inventaire. Les donateurs sont, ainsi qu’ils le disent eux-mêmes, dans l’impossibilité de fournir des documents. On le comprend. Les pillages des Sarrasins et de leurs complices ont duré plusieurs dizaines d’années. Il ne reste plus un seul document dans les archives. Le premier acte du chartrier de l’abbaye de Saint-Pons est de 999. Cette incertitude peut donc donner lieu à des contestations. Les donateurs en sont conscients. C’est pourquoi ils promettent les pires châtiments à ceux qui tenteraient de remettre en cause la donation. Pas ceux de la justice des hommes, mais celui que la justice divine a réservé à Datan et Abiron, ces prêtres orgueilleux engloutis par Dieu dans les entrailles de la terre[6].

         Les dépendances de l’église ne sont donc pas précisées. Il s’agit de vignes, de près, de vergers, de champs, de bois et aussi de moulins avec les canaux de conduite d’eau. De toute évidence ces biens sont eux aussi situés au bord du fleuve et probablement contigus à l’église. On notera qu’il s’agit de biens fonciers et non de droits, redevances, taxes ou autres prérogatives.

        Enfin le document mentionne l’existence, au-dessus de cette église, du château de La Roquette, « ecclesiam sancti martini qui est subtus castrum qui nominant rocheta, juxta fluvium varis ». L’acte n’établit aucun lien juridique entre l’église et ce « castrum », ce qui laisse penser que le fief de La Roquette, en tant que structure politico-administrative, n’est pas encore complètement constitué et qu’on n’a pas encore tiré toutes les conséquences du pouvoir que le « castrum » exerce sur le territoire qu’il protège.

        La construction de ce château est récente. Elle s’inscrit dans le mouvement de rétablissement de l’ordre public qui suit la victoire de Guillaume le Libérateur après la victoire de Tourtour en 973. La château n’a pas vocation à accueillir une population mais une défense[7]. Antérieurement, durant les périodes d’insécurité, la population de Saint-Martin se retirait vers La Fubia et Castelvieil[8], sur des sites plus élevés et plus spacieux où elle trouvait un espace suffisant pour pratiquer pendant de longues périodes une agriculture de survie.

 

Les confirmations de la donation

        La donation est confirmée vers 1075[9] par un acte récapitulant les donations faites à l’abbaye par les enfants de Laugier et d’Odile, Raimbald de Nice et Rostaing de Gréolières, et leurs descendants[10]. Vingt lieux sont mentionnés, pour la plupart des églises. Cinq de ces églises ont été données « cum villa sua », c’est-à-dire avec les terres et dépendances : La Gaude, Notre-Dame-des-Près à Levens, L’Escarène, Saint-Martin, Lucéram et Gordolon.

        On retrouve l’église de Saint-Martin, dans la confirmation générale des biens de l’abbaye par le pape Innocent IV du 13 juin 1247, « Sancti Martini de rupe », aux côtés de Sainte-Marie à Levens, Saint-Blaise, Aspremont et d’autrespossessions., « cum pertinentis earumdem »[11], toujours avec leurs dépendances.

        Ces confirmations ne sont pas purement formelles. Elles montrent que les droits de l’abbaye doivent être fermement défendus face, d’une part à l’affirmation du pouvoir de l’évêque et face, d’autre part aux nouvelles ambitions des seigneurs.

        L’abbaye a effectivement dû défendre ses droits et possessions. Le chartrier  porte témoignage d’incessantes batailles juridiques. Mais dans sa longue histoire elle n’a pas toujours été efficace. De nombreux éléments de son patrimoine ont disparu des inventaires. C’est le cas de l’église de Saint-Martin. On n’en trouve plus aucune mention au delà du XIIIe siècle. Est-elle passée sous le pouvoir des seigneurs du lieu ? A-t-elle été intégrée à la paroisse de La Roquette comme une simple desserte ? L’organisation de la vie administrative autour du château de La Roquette au long du moyen âge peut le laisser penser : la paroisse et la communauté d’habitants ont épousé les limites du fief. Mais ceci étant, on doit constater que les archives administratives, qu’elles soient communales, féodales ou paroissiales sont muettes, au moins jusqu’au XVIIe siècle.

 

Un mot sur la présence des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem

        Avant de faire ce saut de quatre siècles, il faut dire quelques mots de la présence des Hospitaliers de Jérusalem sur le territoire du fief de La Roquette. Deux donations, en 2019 et 2010, par Isnard de Montbrun, un des seigneurs du lieu, leur accordent le  passage du Var à la hauteur du bec de l’Estéron et un droit général de pacage sur le territoire du fief de La Roquette. Une troisième donation, en 1217, par l’évêque de Nice, leur accorde l’église Saint-Pierre à La Roquette[12]. Aucun de ces actes ne fait la moindre allusion à l’église Saint-Martin. Par ailleurs, les archives de l’Ordre des Hospitaliers de Jérusalem, telles qu’on les connaît au XVIIIe siècle, ne donnent aucune indication sur la gestion de ces biens et droits au cours des siècles suivants. On se limitera ici à formuler trois remarques :

        Les donations ci-dessus portent sur des objets précis : passage du Var, pacage général et église de la Roquette. Il n’y a aucune raison de s’étonner qu’on n’y mentionne pas l’église de Saint-Martin.

        La donation de l’église de La Roquette aux Hospitaliers a très probablement eu des conséquences sur l’ensemble des lieux de culte d’une paroisse en cours de formation à cette époque. L’église Saint-Martin a pu devenir une desserte de l’église principale.

        Sur la durée de la présence des Hospitaliers dans ce lieu. L’inventaire des biens de la commanderie de Nice et de Grasse dressé au XVIIIe siècle précise que celle-ci possède « un domaine de terre le long de la rivière du Var, emporté depuis très longtemps par ladite rivière »[13]. Aucune indication ne permet de localiser le domaine. Cela expliquerait-il le départ des Hospitaliers de ce lieu ?

 

Le plan Guibert

        Un plan, daté de 1678[14],  nous permet de progresser et peut-être de localiser précisément cette église Saint-Martin.

        Il s’agit d’un plan dressé par l’ingénieur Guibert[15] à la demande du Conseil d’Etat de Turin et décrivant les travaux à réaliser pour rendre praticable le chemin allant de Saint-Martin au tout nouveau pont de Bonson. Pour l’administration royale ce pont doit radicalement améliorer les communications vers la haute vallée du Var[16]. Le plan est riche d’indications. Dressons en un inventaire rapide.

        Commençons par les incertitudes et les défauts. L’habitat de Saint-Martin y est représenté de façon très sommaire, et sans doute incomplète. En effet la matrice cadastrale de 1702[17], à peine une vingtaine d’années plus tard, permet de recenser plus de trente maisons, au lieu de la dizaine qu’on peut voir sur le plan.

        On n’y trouve pas, non plus, la chapelle Saint-Roch, située à proximité du village, alors qu’on en connaît l’existence à cette époque à travers plusieurs fondations de messes et que la matrice cadastrale de 1702 mentionne plusieurs

localisations en rapport avec cette chapelle.

        On n’y voit pas, non plus,  la chapelle, connue dans la matrice cadastrale précitée sous le vocable « Madona » ou « Madona Del Bosco », et qui se trouve pourtant en bordure du chemin muletier que Guibert trace vers le pont de Bonson. Cette chapelle est évidemment déjà à cet endroit puisqu’elle est antérieure au milieu du XVIe siècle. La fresque d’Andrea de Cella qui décore son abside en cul-de-four est datée de 1526[18].

        Plus positivement, le plan permet de situer les moulins à blé et à farine de Saint-Martin qui furent pendant longtemps les seuls moulins de la communauté de La Roquette-Saint-Martin. Il permet aussi de situer aussi une scierie, toujours à proximité du village, et enfin un édifice mentionné « Madona ». Ces trois constructions, moulins, « Madona » et scierie sont situés le long de l’actuelle avenue des Moulins, entre l’hôtel de ville et le départ de la route qui conduit à La Roquette. Un canal qui prend son eau au Rasclaou longe l’ensemble et suit le pied de colline jusqu’au quartier Saint-Joseph.

        On y apprend aussi que du Rasclaou part un second canal qui conduit directement vers les moulins et scieries de Récastron et de Saint-Joseph. Ce canal forme une sorte de digue et protège plus d’une dizaine d’hectares de jardins irrigables. Guibert note à cet endroit « horti » et un chiffre « 40 ». Cela semble à peu près correspondre à une liste de  personnes possédant des terres sur ces terrains au début du XVIIIe siècle[19].

        Revenons à la localisation de l’église Saint-Martin. La Madona serait-elle l’église recherchée ? Mais alors pourquoi une telle dénomination ? Il y a peut-être confusion avec la chapelle décorée par Andrea de Cella, dite Madona ou Madona Del Bosco dans la matrice cadastrale de 1702 suite, par exemple, à un mauvais report des notes prises par l’ingénieur ou un de ses aides ?

        Afin d’éclairer cette possible confusion, on précisera qu’au XVIIIe siècle la paroisse, c’est à dire les villages de Saint-Martin et de La Roquette, est placée sous le titre de « Beatae Virginis Del Bosco et Cathedrae Sancti Petri »[20]. Cette association laisse penser que la Chaire de saint Pierre concerne La Roquette et que la Vierge Del Bosco concerne Saint-Martin. Il est exclu que cette mention concerne La Roquette. Non seulement on n’y trouve aucune dévotion à la Madone Del Bosco, mais la profonde vénération des Roquettois pour la Vierge du Rosaire exclut cette sorte de concurrence. On en trouve par contre trois manifestations à Saint-Martin : celle indiquée par Guibert ; la chapelle anciennement décorée par Andréa de Cella et dénommée Del Bosco ; et plus récemment, dans les années 1760, la future église Saint-Roch qui sera ornée au centre de son retable d’une Madone Del Bosco.

        Tout bien pesé, il semble que cette appellation utilisée par Guibert ne soit pas un obstacle à l’identification. Cette Madona est bien l’église Saint-Martin mentionnée au XIe siècle dans l’acte de donation. Sa situation, tout près d’un habitat, au milieu d’un terroir riche de jardins et de vergers, ses aqueducs, ses moulins. Et elle est effectivement, et très précisément, « juxta Varum ». L’épisode suivant va nous en apprendre davantage sur cette église et sur sa disparition. Elle était effectivement un peu trop « juxtaVarum ».

 

Le plan Cantu-Durieu

        Le plan de Guibert a été dressé au mois de juillet en période de basses eaux. Il montre clairement que le lit principal du fleuve, le gros Var, coule du côté du Broc. Il y est naturellement renvoyé par le « Baus de l’Abeiglo ». L’espace se trouvant devant Saint-Martin est ainsi protégé des crues et comme le lit du Var à cet endroit est large de près d’un kilomètre on comprend qu’il y ait autant de végétation le long de la rive gauche, de Saint-Martin au vallon de Saint-Blaise. Cette végétation forme une protection efficace contre les crues. Et il en est ainsi probablement depuis des temps immémoriaux. Tout cela sera bouleversé au début des années 1740.

         Au cours des années 1740-1750 une série de crues détruit ce que la nature et l’homme avait organisé. Une enquête[21] menée sur place en 1759 par les ingénieurs topographes Cantu et Durieu chargés de définir la frontière entre la France et le royaume de Piémont-Sardaigne, fournit les éléments  permettant de reconstituer la chronologie du désastre.

        Au début des années 1740, la «bealiera» longeant le pied de colline, et prenant elle aussi son eau au Rasclaou pour la conduire aux moulins de Saint-Martin, situés au début de l’actuelle avenue des Moulins, est obstruée à plusieurs reprises par les graviers. On renonce finalement à la dégager. Il faudra construire d’autres moulins ailleurs, vers Saint-Joseph ! En 1747 une crue emporte la scierie dite « Le Cortil», à Recastron. En 1749 c’est l’embarcadère du bac situé en contrebas de l’Adrech et permettant de traverser le Var vers Gilette qui est emporté à son tour ; la «barque du Var » restera hors d’usage pendant une dizaine d’années. En 1754 une autre crue emporte la scierie du sieur Tomatis à Récastron. La catastrophe survient en 1755. Cette année là le Var emporte tout : la « bealiera» qui faisait fonction de digue et les jardins. Elle cause aussi « la perte de quelques maisons dudit village de saint-martin et de l’église paroissiale d’icelui » précisent Cantu et Durieu[22]. Que faut-il entendre par là ?

 

L’étendue des dégâts causés à l’église

        La crue causa effectivement des dégâts au village, particulièrement vers l’actuelle avenue des Moulins. Une dizaine de maisons furent endommagées par les crues, « impedite dall inondazione del fiume Varo »[23] dit-on dans un acte notarié de 1762. Et effectivement, la carte levée par Cantu et Durieu en 1759 indique que, si à cette date plusieurs maisons ont peut-être disparu, l’église, elle, est toujours là ! Elle est située entre le pied de colline, au bord du nouveau lit du fleuve, et le chemin qui conduit la Madone Del Bosco. Le chemin qui passait devant elle sur le plan de Guibert passe maintenant derrière. La crue ne l’a pas emportée.

        Mais l’érosion est rapide. Le notaire Jean Ange Baudoin parle quelques années plus tard, en 1769, de « la vecchia e antica chiesa asportata dal fiume Varo »[24]. L’église a, à cette époque, été emportée par le Var. C’est ce que confirme la feuille « Vence » de la carte de Cassini levée quelques années plus tard, dans les années 1780. Le fleuve a continué à creuser.

        En effet le « Gros Var » passe maintenant devant les maisons de Saint-Martin. Il menacera le village pendant près de 80 ans, jusqu’à l’endiguement de la rive gauche entrepris par les Sardes et poursuivi par les Français.

         La catastrophe est évidente. Il ne faut pas trop tirer de conclusions de la carte de Cassini qui fait apparaître un large espace devant Saint-Martin. Elle a probablement été levée en période de basses eaux. Retenons plutôt  le témoignage du Docteur Fodéré. Il est de passage à Saint-Martin à l’automne 1803 dans le cadre d’une enquête statistique sur le département des Alpes-Maritimes. Il note que le Var « passe au milieu du village » et qu’il a encore « pris » 50 stérées -soit 7000 m²- depuis 1790. « Non seulement, ajoute-t-il, il s’empare des terrains cultivés, mais encore du sol des habitations, dont il a déjà emporté plusieurs, avec une église et le chemin qui conduit à Gilette ; un de ses bras surtout, qui a un courant très rapide et qui s’est jeté jusque sous les maisons de Saint-Martin, creusant par en dessous dans un terrain qui est meuble, paraît les menacer de chute prochaine et avec elles l’éboulement de toutes les terres supérieures ». Il propose la construction d’une digue[25].

        Ces défenses seront progressivement mises en place sous l’Empire et au début de la Restauration sarde. Dans les années 1820, le village paraît à peu près à l’abri même si le « Gros Var n’est pas bien loin. Une carte de 1825 indique même en face du village quelques espaces cultivés. Mais cela n’a rien à voir avec les jardins d’autrefois.

 

Explications

        La question est en marge du sujet mais il est peut-être utile de connaître les raisons qui ont favorisé l’érosion de terrains qui étaient jusque là hors d’atteinte. Elles concernent directement l’église construite par les moines de Saint-Pons. Ceux-ci auraient-ils choisi un mauvais emplacement ? Neuf siècles après, ce serait leur faire un mauvais procès. Les contemporains ont une meilleure explication.

         Les causes sont techniques et tiennent principalement aux pratiques de flottage des bois extraits de la montagne. Ces bois sont triés par les  propriétaires et réunis en radeaux face à Saint-Martin. La largeur du lit et le nombre de bras secondaires le permettent. Cette opération est indispensable pour éviter que ces bois ne soient emportés à l’embouchure du fleuve par les courants. Les marchands niçois ont aussi la possibilité de procéder à cette opération vers Lingostière. Mais les Français, qui extraient beaucoup de bois des forêts d’Annot et de Méailles, n’ont pas cette possibilité. Ils doivent trier et mettre en radeaux au dessous-du Broc. En aval et jusqu’à Saint-Laurent, le lit du fleuve ne présente plus, côté français, de telles commodités. Ajoutons que cette activité de flottage s’est considérablement développée au XVIIIe siècle et précisons qu’une grande partie des bois français est destinée à l’Arsenal de Toulon. Ces concentrations ont déporté le gros Var vers Saint-Martin. On notera que cette pratique irresponsable n’a pas eu les suites diplomatiques qu’elle méritait.

        Ceci dit, les marchands de bois français ne sont peut-être pas les seuls responsables. Ces importantes concentrations de bois, expliquent Cantu et Durieu, ont effectivement détourné le gros Var vers la rive gauche. Mais le canal-digue aurait pu résister si les propriétaires des scieries n’avaient pas agrandi l’ouverture du canal pour introduire plus commodément leurs bois. C’est cela, selon les ingénieurs topographes, qui est la cause directe de la catastrophe[26].

 

Reconstruction

        La « vecchia e anticha chiesa », ainsi que l’appelle le notaire Baudouin, a été engloutie par le Var ! Le cimetière qui devait probablement se trouver à côté a subi le même sort. L’événement est considérable et il paraît étonnant qu’il n’ait pas laissé de traces dans la mémoire collective. La mémoire contemporaine faut-il préciser. Parce qu’il semble bien que les Anciens aient marqué l’endroit au moyen d’une croix plantée au bord de l’avenue des Moulins, à quelques mètres du croisement de l’avenue des Moulins et de l’allée des Grignons.  Mais cette croix a disparu il y a une quarantaine d’années lors d’un élargissement de la route.

        Toutes ces considérations ne permettent toutefois pas d’écarter l’impression d’un oubli. Les contemporains semblent ne s’être pas beaucoup lamenté de cette disparition. Sans doute le vieil édifice était il incommode ; il était certainement trop petit pour une population qui dépassait maintenant les deux cents habitants. Et il semblerait que les habitants de Saint-Martin aient rapidement fait le choix du changement, c’est à dire du remplacement de la vielle église romane par un nouvel édifice. Le lieu existait. La chapellenie Saint-Roch possédait à proximité du village une chapelle entourés de près et d’oliviers. Il fallait détruire la chapelle et construire à sa place une église. La aussi, il semble bien qu’on ait laissé les sentiments de côté ! Mais ici la chapelle donnait naissance à une église.

        Les moyens existaient aussi. La chapellenie disposait de quelques moyens financiers et surtout avait la possibilité de vendre une vingtaine de parcelles de terrain pour y construire des maisons. Quelques dons et quelques aides communales pouvaient compléter. Cette opération immobilière commence dans les années 1760 et se poursuit au début du XIXe siècle jusqu’aux années 1880. Elle a, de bout en bout, été menée par le conseil de fabrique de la chapelle Saint-Roch[27].

        Elle aboutira à la construction de l’église et d’un presbytère ainsi qu’à l’aménagement d’une place publique.

        Cette opération nous éloigne du sujet. Elle concerne une autre histoire, celle de l’église Saint-Roch. Celle de l’église Saint-Martin est terminée. Mais pas celle de son saint patron. En effet, si l’église Saint-Roch a bien remplacé l’église Saint-Martin comme église paroissiale, il en va autrement de la dévotion à saint Martin. Celle-ci a subsisté. La dévotion à saint Roch n’a pas effacé la mémoire de saint Martin. Comme accueillie par saint Roch, elle a trouvé sa place dans la nouvelle église.

 

La dévotion à saint Martin

 

        La présentation qui suit est construite à partir d’éléments divers et parfaitement hétérogènes : quelques représentations sous forme de tableaux et de statues, quelques objets, quelques traces d’archives, un peu de mémoire collective forment la trame de cette histoire religieuse dénuée de toute prétention ethnographique.

 

Les représentations de saint Martin

        On trouve sur le territoire de l’ancienne commune de La Roquette-Saint-Martin -et de l’ancienne paroisse de La Roquette- six représentations de saint Martin de Tours. Les voici, présentées dans l’ordre chronologique. On notera qu’elles représentent toutes saint Martin évêque, sauf la dernière.

        1. Dans l’église Saint-Roch, saint Martin est représenté sur un tableau du  début du XVIIe siècle attribué à Jean Rocca : saint Roch y apparaît entouré de saint Jean Baptiste et de saint Martin.

        2. Il figure dans le retable en bois doré et polychrome de l’église Saint-Pierre de La Roquette. Il est à droite de saint Pierre en Chaire ; à gauche se trouve sainte Barbe. Le retable est daté de 1698. Peut-on voir là un lien entre l’église paroissiale et celle de Saint-Martin ? Peut-être pas.

        Sainte Barbe, connue aujourd’hui comme la sainte patronne des mineurs, des pompiers, des artificiers et autres, est surtout très souvent associée au dogme de la Sainte Trinité. Elle est représentée ici portant la tour percée de trois fenêtres où elle était enfermée, symbole trinitaire. Or saint Martin, on le verra plus loin, est lui aussi très souvent associé à la sainte Trinité. Ces deux statues entourent la Chaire de Saint Pierre. Le message trinitaire est clair. Il proclame l’orthodoxie catholique du Siège romain. On notera tout de même, en dehors de ces considérations théologiques, que les Saint-Martinois ont très probablement vu dans ce saint Martin une représentation de leur saint patron. Leur église paroissiale -du moyen âge à 1803 tout de même !- devait leur apparaître d’autant plus accueillante.

        3. Dans l’église Saint-Roch, saint Martin figure sur un tableau de la fin du XVIIe siècle. Il est représenté aux côtés de saint François d’Assise recevant les stigmates et de sainte Catherine d’Alexandrie.

        4. On peut voir dans l’église Saint-Roch, dans une niche à gauche de la statue de la Madone Del Bosco, une statue de bois et carton doré de saint Martin. La dorure laisse apparaître la sous-couche de préparation, preuve que cette statue est restée pendant longtemps à portée des fidèles. Elle n’est dans cette niche que depuis les années Trente[28]. Plusieurs indices, les pattes de fixation en particulier,  montrent qu’elle a servi de statue processionnaire. Il est difficile de dire depuis quand. Le socle, avec une inscription « St Martin » en français, laisse penser qu’elle est postérieure au rattachement de 1860 ; mais pourquoi alors ne pas remonter au Premier Empire ? L’important est ici de constater que, de toute évidence, ce socle est beaucoup plus récent que la statue.

 

        5. Le décor central d’une bannière réalisée il y a une dizaine d’années dans le cadre du Jubilé de l’an 2000 par Caroline Simpson. Ce décor est une très fine broderie reproduisant le saint Martin de la Piéta de Cimiez de Ludovic Bréa donnant la moitié de son manteau.

        6. Et enfin l’actuelle statue processionnaire dont il sera question ci-après.

 

Le tableau de la Sainte Trinité

        On ajoutera à cette liste, le tableau représentant la Sainte Trinité qui se trouve dans le chœur de l’église Saint-Roch. Ce thème est en effet souvent associé à saint Martin[29]. Il fait référence à la renommée Confessio  de saint Martin, « sancti Martini trinae unitatis et unius trinitatis confessio », de l’unité trine et de la trinité une, profession de foi nicéenne qui a durablement et fortement soutenu l’évangélisation des Gaules contre l’hérésie d’Arius à partir du IVe siècle. Saint Martin, faut-il le rappeler, est un contemporain du Concile de Nicée. Ce texte, de moins d’une page, a connu une grande diffusion avec l’imprimerie. La Réforme catholique lui a donné une autorité renouvelée. On comprend que les nouvelles représentations de l’évangélisateur des Gaules l’associent aussi souvent à cette image trinitaire[30].

         Dans l’église Saint-Roch cette représentation d’un dieu unique en trois personnes est particulièrement mise en valeur par le peintre puisqu’elle associe, dans l’ordre vertical la Trinité divine, le Père, le Saint-Esprit et le Fils et dans l’ordre horizontal, la Sainte Famille, Marie, Joseph et Jésus. Jésus est au centre. Celui-ci, ainsi représenté au croisement des deux figurations, apparaît véritablement comme vrai Dieu et vrai homme.

        Tout à fait en dehors de ces considérations christologiques, on peut aussi remarquer en bas du tableau, en arrière plan, un cours d’eau bordé par des collines. S’agit-il d’une représentation convenue, par exemple du Jourdain ? Mais on ne voit pas ce que viendrait faire ici le baptême du Christ. Peut-on y voir une représentation du lit du Var face à l’antique église Saint-Martin ? On objectera que si le lit du fleuve a la largeur qui convient, les collines sont légèrement trop basses. Ceci serait en tout cas un argument supplémentaire pour placer l’origine de ce tableau dans l’antique église engloutie par le Var, peut-être comme retable. Dans cette hypothèse il aurait été transporté dans la chapelle Saint-Roch à l’époque des inondations puis installé dans la nouvelle église et enfin entouré d’un cadre de gypseries en 1811[31].

 

Les reliques

        Il reste le problème des reliques. L’église Saint-Roch conserve deux reliquaires : dans l’un se trouve un médaillon renfermant une relique de saint Roch, dans l’autre, un médaillon renfermant deux reliques, une de saint Jean Baptiste et une autre de saint Martin. Les deux reliquaires, sans véritable intérêt, sont en bronze doré, très probablement du XIXe siècle. La décoration de velours entourant les médaillons renfermant les reliques date respectivement de 1914 pour le premier et de 1913 pour le second. Par contre les deux médaillons renfermant les reliques sont beaucoup plus anciens[32].

        On s’interrogera plus particulièrement sur le deuxième médaillon qui associe dans une dévotion commune saint Jean Baptiste et saint Martin. Pourquoi cette association ? Voici un élément de réponse en forme d’hypothèse. On a présenté plus haut le lien qui unit au moyen âge ce terroir et les Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem . Or il se trouve que le saint patron de leur ordre n’est autre que ... saint Jean Baptiste. Cette présence des Hospitaliers aurait-elle été assez durable au point de faire de saint Jean Baptiste un co-patron du lieu aux côtés de saint Martin ? La question doit être posée. Ajoutons que Jean le Baptiste, parmi plusieurs patronages, est d’abord le patron des passeurs. Quand on connaît l’importance du passage du Var dans l’histoire de Saint-Martin on ne peut qu’être tenté de faire le rapprochement.

        Enfin on doit bien entendu établir un lien entre ces reliques et les trois saints représentés sur le tableau attribué à Rocca. Il est difficile d’y voir une coïncidence. Le rapport est trop direct. Dans ce cas, la logique voudrait que les reliques aient précédé la représentation. On imagine mal un ecclésiastique, ou un laïc, partir à la recherche des reliques correspondantes et trouver, comme par hasard, un médaillon associant les reliques de saint Martin et celles de saint Jean baptiste. Cette restriction étant levée il resterait alors à savoir où se trouvaient ces reliques. Dans la chapelle Saint-Roch pour la première et dans l’église Saint-Martin pour les deux autres ?

 

La « Paroisse de Saint-Martin »

        Indéniablement, il y a bien dans l’église Saint-Roch deux dévotions, l’une envers le titulaire de l’église, l’autre envers le nouveau venu privé de son église. Cette cohabitation semble se faire, au vu des éléments présentés ci-dessus, de façon égalitaire. Cette situation n’est pas tout à fait logique. Le fait que le village porte le nom du saint évêque n’est pas une explication suffisante. Il manque un élément de compréhension. Cette nouvelle dévotion doit s’appuyer sur une base canonique plus solide.  L’érection en 1803 du village de Saint-Martin en paroisse[33] peut éclairer la question.

        Cette promotion intervient après une série de revendications des habitants du lieu contre la centralisation des affaires communales et paroissiales à La Roquette. Elle a des allures de victoire. Et elle en annonce d’autres. Dans un tel contexte, on comprend que la nouvelle paroisse dite « de Saint-Martin » ait fait du saint évêque la figure de proue de cette autonomie administrative. Saint Roch était finalement plus mal placé pour jouer ce rôle « politique ». A ce jeu, saint Martin apparaît plutôt gagnant. Dans l’esprit des habitants, des visiteurs, et même des autorités diocésaines, c’est lui le saint patron. Il n’ya guère plus d’une vingtaine d’années que les responsables de la paroisse prennent soin de préciser que le saint patron de l’église n’est pas saint Martin mais saint Roch.

        Cette approche paroissiale va permettre d’éclairer les développements qui suivent.

 

La fête patronale

        On ne dispose d’aucun renseignement sur les manifestations de dévotion envers saint Martin avant le XIXe siècle. Il semblerait qu’on doive exclure les processions. Un témoignage de plusieurs habitants de La Roquette affirme qu’avant la Révolution toutes les processions se faisaient à La Roquette[34]. Par  ailleurs, on n’a pas trouvé de fondation de messe sous la protection du saint évêque et rien n’indique comment le 11 novembre, fête du saint, était célébré. Mais les archives sont trop lacunaires pour qu’on puisse tirer la moindre conclusion de tout cela.

        On tiendra néanmoins compte du fait que la saint Martin, en elle-même, est une très grande fête. La liturgie la classe « double », voire « double majeur », selon les missels et les pays, ce qui la place au plus haut niveau, celui des fêtes des Apôtres et de la Vierge. La remarque vaut pour l’ensemble de l’Eglise romaine, donc pour la France et aussi pour les Etats de Savoie auxquels le village de Saint-Martin a appartenu du XIVe au XIXe siècle. Elle vaut aussi pour la période antérieure au Concile de Trente. Dans ces conditions on imagine mal le clergé desservant ne pas fêter encore plus solennellement cet événement  liturgique puisqu’il qu’il correspondait à la fête du saint patron de l’église et du village éponyme.

        On dispose de davantage de renseignements pour le XIXe siècle. La statue en bois doré a, ainsi qu’on l’a vu ci-dessus, processionné. Elle a été remplacée depuis l’entre deux guerres par une statue en plâtre.

        Cette fête patronale est mentionnée par Canestrier dans son ouvrage bien connu sur la fête populaire et la tradition religieuse en pays niçois et paru en 1948[35]. L’auteur présente cette fête comme ne donnant pas lieu à un « festin »[36], c’est à dire à des festivités profanes et particulièrement à un ou plusieurs bals. Le « festin » a lieu à la saint Roch, le 16 août. La saint Martin apparaît comme secondaire par rapport à la saint Roch. Cela est corroboré par l’emploi de l’expression « co-patron de la paroisse » par certains curés[37].

        Canestrier, en bon ethnologue,  décrit en fait la situation au lendemain de la Libération. Il faut corriger pour les époques antérieures. Il y avait un « festin » pour la saint Martin, avant comme après[38] la Grande Guerre, mais de dimension réduite. Il se déroulait devant l’église ; mais il est clair qu’il  a parfois souffert des aléas climatiques.

        Faut-il voir dans cette explication météorologique la cause de la disparition dans la province niçoise de plusieurs fêtes populaires de la saint Martin ? Canestrier recensait dans le Comté de Nice en 1948 huit paroisses, sur 101, ayant saint Martin comme patron, ou co-patron[39], mais il ne notait que deux fêtes « populaires », une à La Brigue et une à Saint-Martin-du-Var. On considèrera que c’est fort peu pour un patronyme aussi répandu.

 

La fête patriotique

         Enfin, pour terminer, il faut dire un mot des conséquences de la guerre de 1914-1918 sur la fête patronale. La signature de l’Armistice le 11 novembre 1918 a évidemment beaucoup influencé cette fête patronale en lui donnant une dimension patriotique nouvelle. D’abord parce qu’elle coïncidait avec la signature de l’Armistice. Faut-il y voir la marque du Maréchal Foch, chef de la délégation française à Rethondes[40] ? Ou plutôt celle de la Providence ?

        C’est ce que semble nous dire l’ex-voto de Foch. En effet, saint Martin n’est pas en matière de patriotisme un saint ordinaire. Il est traditionnellement un saint « patriotique » français majeur. Il apparaît dès les origines comme le patron des Gaules[41] et le patron des Francs[42]. C’est à ce titre qu’il sera considéré comme le premier patron de la France[43].

        Cet aspect patriotique originel est en quelque sorte revitalisé par l’Armistice. Les autorités religieuses françaises en tireront les conséquences en liant, dans une solennité nouvelle[44], la fête nationale établie par la loi du 24 octobre 1922 et la fête de l’évangélisateur des Gaules. Dans ce contexte, la fête patronale saint-martinoise montait d’un cran !

        Pour illustrer cette nouvelle dimension patriotique, voici comment l’abbé Guillon, curé de Saint-Martin-du-Var de 1927 à 1934, présente les festivités de la saint Martin dans le Bulletin paroissial de décembre 1932. Il souligne que « le 11 novembre est à la fois la fête de notre saint patron et l’anniversaire de l’Armistice ». La grand messe est célébrée solennellement avec diacre et sous-diacre. On ne compte pas moins de cinq prêtres invités, dont trois venus de Nice, un de Cros d’Utelle et l’abbé Maurin venu en voisin de La Roquette. Et comme chaque année le sermon fait une large place au panégyrique du saint patron. Après la messe les fidèles se rendent en procession au monument aux morts où est chanté le Libera me. En début d’après midi, après les vêpres, le saint patron est conduit en procession dans les rues du village. « La musique du bal »prête son concours à toute la cérémonie[45].

        Depuis la dernière guerre, cette dimension patriotique a évidemment beaucoup perdu en intensité. La Commune et le Comité des Fêtes font le lien entre la fête patriotique et la fête patronale. L’attitude des curés a varié, certains bénissant le monument aux morts avant la cérémonie patriotique. La procession du saint se fait après la messe, en musique, le long de la rue qui fait le tour de l’école.

        L’histoire continue.

 



[1] Sylvie Lejeune, Comité français de cartographie, n° 173-174, septembre-décembre 2002.

[2] Sur l’histoire du lieu, 1867-1987. La Commune de Saint-Martin-du-Var a CXX ans, M. Bottin, F. Zucca et E. Girard, Nice, Serre Editeur, 1987 ; Pierre-Robert Garino, La Roquette Saint-Martin. Crounica dei Roquetan et San Martinenc, Serre Editeur, Nice,1994.

[3] Chartrier de l’Abbaye de Saint-Pons hors les murs de Nice, publié par ordre de S.A.S. le Prince Albert I de Monaco par Eugène Caïs de Pierlas et continué par Gustave Saige, Imprimerie de Monaco, 1903 ; Bonaventure Salvetti, L’Abbaye de Saint-Pons hors les murs de Nice. Essai historique, 1925, réédition par Serre Editeur, Nice, 2003.

[4] « Ecclesiam Sancti Martini qui est subtus castrum qui nominant Rocheta, juxta fluvium Varis, cum omnibus sibi pertinentibus, in terris, campis, silvis, vineis, pratis, pascuis, arboribus fructiferis et infructiferis, molendinis, aquarumque cum decursibus eorum, et quocumque ibidem pertinere legitime et esse videtur, sicut antea non donatores dicemus et terminavimus », Chartrier de l’Abbaye de Saint-Pons, op. cit., p. 7.

[5] Jean-Pierre Poly, La Provence et la société féodale. 879-1166, Bordas, Paris, 1976.

 

[6] Chartrier de l’Abbaye de Saint-Pons, op. cit., p. 7.

[7] Jean-Claude Poteur, « Le réseau castral du pays de Nice » in Recherches régionales. Côte d’Azur et contrées limitrophes, 1983, n°3, pp. 169-185 et « Châteaux forts de l’an 1000 en Provence orientale », op.cit., in n° 18 de  Châteaux forts d’Europe, Castrum Europe, Editions Accès, Strasbourg, 2001, pp. 19 sq.

[8] Voir dans Garino, La Roquette Saint-Martin.op. cit., pp. 16 et 17, les plans des  enceintes fortifiées de La Fubia et de Castelvieil.

[9] Chartrier de l’Abbaye de Saint-Pons, op. cit., p. 19.

[10] Chartrier de l’Abbaye de Saint-Pons, op. cit., p. 19, notes 2 à 7. Une généalogie dans la Storia de Gioffredo : Histoire des Alpes maritimes de Pierre Gioffredo, texte traduit de l’italien, annoté et commenté par Hervé Barelli, Editions Nice-Musées, Nice, 2007, volume 1, p 313.

[11] Chartrier de l’Abbaye de Saint-Pons, op. cit., p. 57 .

[12] Arch. dép. des Alpes-Maritimes, Città e contado di Nizza, Fiume Varo, Mazzo 1, sous-liasse 1.

[13] Arch. dép. des Alpes-Maritimes, H 1516.

[14] Archives dép. des Alpes-Maritimes, Città e Contado di Nizza, Fiume Varo, mazzo 1, n° 30 (01 FI 1402), 20 juillet 1678, Tipo del fiume Varo dal vallone du S. Biaggio sino al ponte di Baussone.

[15] Les Guibert forment aux XVIIe et XVIIIe siècles une famille d’ingénieurs militaires au service du duc de Savoie. La famille est établie à Nice et à Turin et propriétaire à Saint-Blaise. On peur encore voir leur maison à côté de l’église.  L’auteur du plan est-il Jean-André, le fondateur de la « dynastie », ou bien un de ses fils, Louis Maurice ? Sur les Guibert, Charles-Alexandre Fighiéra, Saint Blaise. Notes d’histoire, Nice, 1973, pp.42-47 ; Henri Costamagna, Notices in Les Niçois dans l’histoire, dir. Derlange, Privat, Toulouse, 1988 ; Luc Thévenon, Notices in Dictionnaire historique et biographique du Comté de Nice, dir. Schor, Serre ed., Nice, 2002.

[16] Sur le pont de Bonson, Michel Bottin, « Passer le Var à Saint-Martin, ou les vicissitudes d’un service public mal réglé. XVIe-XIXe siècles », in Provence Historique, fasc. 206, 2001, pp. 509-522.

[17] Archives communales de La Roquette-Saint-Martin, E dépôt 65, CC 1, Registre des matrices cadastrales, 1702. Il s’agit bien entendu d’un inventaire et non d’un plan.

[18] Léo Imbert, « Les chapelles peintes du pays niçois », Nice Historique 1948, pp. 66-67.

[19] Archives communales de La Roquette-Saint-Martin, E dépôt 65, HH, Estimo delle faisse del Varo.

[20] Exemple : Arch. dép. A-M,  1 B 220, f°69,  31 octobre 1722. L’intendant Joanini dans son enquête en 1755, Arch. dép. A-M, Città e Contado di Nizza, NI Finances, mazzo 7, f°9, dit que « La parochia e sotti il titolo della Verginessima del Bosco e della Catedra di S. Pietro ».

[21] Plan du Var de Bonson à la mer dressé sur les instructions du Président Mellarède (1759) par Antoine Cantu et Joseph Durieu, ingénieurs topographes du roi de Sardaigne, Archives départementales des Alpes-Maritimes, Città e Contado, Fiume Varo, mazzo 5, dossier 6. La partie de ce plan qui concerne La Roquette et Saint-Martin a été publiée en octobre 1987 par l’Association Vivre à Saint-Martin dans le cadre de la commémoration du 120e anniversaire de la Commune de Saint-Martin-du-Var, avec des notes par Michel Bottin.

[22] Au n° 141 mentionné par le plan Cantu et Durieu. Tous ces renseignements proviennent des notes annexées au plan Cantu et Durieu, Plan du Var de Bonson à la mer [...], en référence ci-dessus.

[23]  Arch. dép. A-M, C 999, 25 juin 1762, f°496, vente par la chapellenie à des particuliers.

[24] Arch. dép. A-M, C 1000, 10 juin 1769, f°261, vente de terrains par la chapellenie.

[25] François Emmanuel Fodéré, Histoire géographique, physique [...] ou statistique faite sous la direction du général Châteauneuf-Randon, Nice le 15 pluviôse an XI, Manuscrit, Arch. dép. A-M, f° 16-17.

[26] Notes annexées au plan Cantu et Durieu, Plan du Var de Bonson à la mer [...], en référence ci-dessus.

[27] Pour toutes ces opérations, voir en particulier les délibérations du conseil de fabrique de l’église Saint-Roch à Saint-Martin. Ce fonds d’archives est dispersé dans plusieurs séries qui se trouvent aux Archives départementales et aux Archives diocésaines : Arch. dép. A-M, 70 J et 05 V 18 et Archives historiques du Diocèse de Nice, SA. 2D 220, Fonds épiscopal, Saint-Martin et Fonds paroissial de Saint Martin-du-Var, P.        

 

[28] Elle ne se trouve dans cette niche que depuis les années Trente. A cette époque, l’abbé Guillon achète une deuxième statue de saint Roch (Bulletin paroissial, décembre 1931) et une autre de saint Martin pour servir aux processions et place les plus anciennes dans les des deux niches.

[29] Voir sur ce sujet ,Jean-Loup Fontana, « Images », pp. 6-20 et Michel Foussard, « Saint Martin, le mystère et les représentations de la Trinité », pp. 28-36 in Saint Martin dans les Alpes-Maritimes, Conseil général des A-M, Nice 1997.

[30] L’hymne des vêpres de la saint Martin se termine ainsi : « Gloire à la Sainte Trinité dont Martin a toujours défendu la foi par ses discours et ses miracles et dont il a enfin obtenu la jouissance pour le prix de ses travaux ». Noter aussi les litanies en l’honneur de saint Martin : « Saint Martin qui avez été le confesseur de la Sainte Trinité, priez pour nous. Saint Martin qui avez été le défenseur de la Foi catholique, priez pour nous. Saint Martin, qui avez toujours eu horreur du schisme et de l’hérésie, priez pour nous. Etc. ».

[31] La date est indiquée sur le mur, derrière le tableau.

[32] En dehors de la facture ancienne des médaillons, on doit noter que les identifications sont en latin, au génitif ; les reliques de ... : « S. Rochi » ; « S. Io.  Bapt. Praec. », c’est à dire Sancti Johannis Baptistae Praecursoris Domini ; « S. Martini Ep. « pour Sancti Martini Episcopus.

[33] Michel Bottin, « Mille ans d’histoire », in 1867-1987. La Commune de Saint-Martin-du-Var a CXX ans, M. Bottin, F. Zucca et E. Girard, Nice, op. cit., p. 38.

[34] Arch. dép. A-M, FS, La Roquette-Saint-Martin, 518 VIII, protestation adressée au comte de Roubion président des hospices de charité de la province de Nice.

[35] Paul Canestrier, Fête populaire et tradition religieuse en pays niçois, 1958, réédition par Serre, Nice, 1978.

[36] Ibidem, p.173 (explications de la colonne 6).

[37] Bulletin paroissial de Saint-Martin-du-Var, décembre 1932. 

[38]Ibidem : « La musique du bal prêta son gracieux concours aux diverses cérémonies de la journée ».

[39] Contre 14 en 1200, Canestrier, op. cit.

[40] La convention d’Armistice fut signée à 5h 15. C’est Foch qui dirigeait la délégation française. Le même Foch qui fera placer un ex-voto à dans la crypte de saint Martin à Tours : « A saint Martin. 11 novembre 1918. Foch, Maréchal de France ».

[41] Mezeray, Histoire de France, T 1, Paris, 1685, p. 174.

[42] Et même « patron de la Monarchie », Abbé Oroux, Histoire ecclésiastique de la cour de France, Paris, 1776, p. L.

[43] Encyclopédie ou dictionnaire universel raisonné des connaissances humaines, tome XVI, 1772, p. 246 ; Jean Denis Cochin, Entretiens sur les fêtes, les jeûnes, usages et principales cérémonies de l’Eglise, Paris, 1789, p. 26.

[44] Xavier Boniface, Histoire religieuse de la Grande Guerre, Fayard, Paris, 1914.

[45] La solennité est encore plus marquée l’année précédente à l’occasion de la venue du vicaire général Giraud : six prêtres invités et la musique de l’école Don Bosco, en plus de celle du bal, Bulletin paroissial, décembre 1931.

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