L'union du d├ępartement
 
 
 
 

L’union du département

Présentation du numéro de Nice Historique, 2011, juillet-décembre 2011, Les présidents du Conseil général des Alpes-Maritimes de 1861 à 1932. Pour une histoire du département, pp.  178-180

 
 
 
Michel Bottin
 
Professeur Université de Nice-Sophia Antipolis, Faculté de droit
 
 Laboratoire ERMES
 
 
 
                   11 février 1861. Vingt-quatre conseillers généraux du département des Alpes-Maritimes sont rassemblés à Nice autour de leur président Louis Lubonis et du Préfet Gavini dans la salle de réunion du Conseil général. Le moment est historique. C’est la première fois que les représentants cantonaux du département créé par la loi du 23 juin 1860 se réunissent. L’innovation administrative est totale. Le nouveau département réunit en effet des territoires que l’histoire séparait jusque-là : les parties de l’ancien circondario de Nice rattachées à la France, l’arrondissement de Grasse démembré du département du Var et deux communes, Menton et Roquebrune, détachées de la Principauté de Monaco. Ce département des Alpes-Maritimes est totalement différent de celui créé en 1793. Celui-ci, d’abord limité au Comté de Nice, puis agrandi de la Principauté de Monaco fut étendu jusqu’à Sanremo en 1805. Cette forme départementale était ligure ; la création de 1860 est provençale. La première s’inscrivait dans la continuité des extensions administratives de Nice en Ligurie occidentale au temps de la Maison de Savoie ; la seconde est une totale nouveauté depuis 1388 et la division de la Provence orientale.
 
                  Le nouveau découpage administratif n’a fait l’objet d’aucune concertation, ni sur place, ni à Paris. Il résulte du choix d’Alphonse Billault, le ministre de l’Intérieur, et de Napoléon III. Tous les responsables locaux ont été surpris. Chacun pouvait  s’interroger sur le bien-fondé de l’opération. Les Grassois avaient quelques raisons de regretter leur appartenance varoise et leur rattachement administratif à Nice. Les Niçois, pouvaient, à mesure que les mois passaient, douter de la volonté de la France d’accomplir les promesses du printemps 1860. Il y avait là de quoi nourrir rancœurs et arrières pensées. La création du département des Alpes-Maritimes était ainsi un pari très risqué. Il a pourtant réussi. L’union des deux rives du Var a été réalisée.
 
                  Les raisons du succès tiennent particulièrement au travail persévérant et rassembleur accompli par le Conseil général des Alpes-Maritimes. Cette histoire est très mal connue. Nos approches historiques fragmentées n’ont pas facilité les choses. Ce numéro de Nice Historique éclaire une partie de cette histoire commune à partir de l’œuvre politique et administrative des présidents du Conseil général de 1861 à 1932. Il comble une lacune dans une histoire politique du département dominée par les aspects municipaux et parlementaires. Il permet de relativiser l’importance des cloisonnements et de s’interroger sur la pertinence d’un discours qui surévalue trop souvent  la division départementale en deux parties. Perçue à travers les actions du Conseil général, l’histoire contemporaine des Alpes-Maritimes prend un autre sens.
 
                   Le Conseil général apparaît en effet dans les études qui suivent comme un espace de rassemblement. Les oppositions politiques, municipales ou législatives, y pénètrent difficilement. Lorsque c’est le cas elles sont très vite neutralisées. L’intérêt commun cantonal prend le dessus, traçant pas à pas la voie d’une politique départementale. L’équilibre est pourtant toujours précaire. Il n’est atteint qu’au prix de minutieux dosages administratifs et politiques. Le préfet y joue un rôle majeur. Il sait combien une assemblée départementale divisée peut perturber le fonctionnement de ses administrations. Il sait aussi que c’est lui qui devra exécuter les délibérations du Conseil général. Autant que les choses se passent du mieux possible.  
 
                   L’influence directe du préfet se réduit après le Second Empire à mesure que la centralisation se desserre et que les partis s’organisent.  Les réformes de 1871 et de 1926 ont sensiblement accru les compétences et les pouvoirs de l’assemblée départementale. Le président du Conseil général occupe alors une place croissante dans les choix administratifs et dans le maintien des équilibres.  Son élection, chaque année au début de la seconde session, est un moment fort de la vie politique locale. Le choix fait par les conseillers est toujours un acte politique riche d’enseignements, sur le jeu des partis, sur les fidélités politiques, sur les alliances, sur les choix de carrière de l’élu, sur l’expression des intérêts cantonaux.
 
         Deux courtes sessions par an, à l’ordre du jour toujours très chargé, permettent le débat. Le président, selon sa personnalité et ses objectifs politiques, arbitre ou oriente. Il dicte très rarement. L’assemblée n’est pas toujours très docile. La confrontation ouverte est toutefois peu fréquente. La concertation prédomine, même après des élections cantonales souvent très politisées. Le président est l’artisan de ces équilibres subtils, entre les partis politiques, entre les cantons de la côte et ceux de la montagne et bien évidement entre les deux rives du Var.
 
Dix présidents ont assuré la direction du Conseil général durant cette période. Les personnalités sont très diverses: Louis Lubonis, le haut magistrat sarde qui se mit au service de l’Annexion ; le général Reille, petit-fils du maréchal Masséna, parti, aussitôt nommé, combattre les Prussiens ; l’Antibois Alexandre Gazan, polytechnicien et savant ; Antoine Maure, le Grassois promoteur de « l’union des deux rives » ; François Malausséna, maire de Nice avant et après l’Annexion ; Joseph Durandy, l’industriel italophile ; Maurice Rouvier, baron de la République opportuniste ; Flaminius Raiberti, restaurateur de la Marine nationale au lendemain de la Grande Guerre ; le bâtonnier Louis Gassin, grand avocat et grand philanthrope ; Joseph Bermond, le poète félibre, mémoire de l’assemblée départementale. Trois n’ont occupé cette fonction qu’une année (Reille, Gazan et Bermond), tous les autres ont dirigé le Conseil général pendant au moins trois ans. Raiberti a été élu à 15 reprises et Rouvier à 20.
 
                   Cette diversité fait la richesse de l’institution. Il est d’ailleurs inutile de chercher à dresser un portrait-modèle. Qu’y a-t-il de commun par exemple entre Rouvier, 41 ans de carrière politique, dix fois ministre, et Joseph Bermond, maire de Valbonne et notaire de son état ? Parmi ces présidents on trouve des ministres, des parlementaires et de simples conseillers généraux, maires ou adjoints de leur commune. Les études qui suivent reflètent cette diversité. Pour les mieux connus, les députés et sénateurs -Lubonis, Malausséna, Rouvier et Raiberti-, les auteurs ont replacé leur activité au Conseil général dans le cours de leur vie politique. Pour les autres, il fallait d’abord faire sortir les personnages de l’ombre et dresser préalablement leur biographie. Six personnalités politiques sont ainsi mises en lumière : Reille, Gazan, Maure, Durandy, Gassin et Bermond. Dix présidents, dix façons de présider. Le lecteur sera certainement tenté de comparer.
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